Inscrite au cœur du projet du Grand Paris Express, l’ambition artistique et culturelle de la Société du Grand Paris se traduit, entre autres, par la création d’œuvres d’art pérennes dans ses 68 gares. Chargés de leur donner vie, des tandems artistes – architectes, supervisés par des personnalités engagées dans les domaines de l’art et de la culture. Parmi elles, Laurent Le Bon, président du musée national Picasso-Paris.

Laurent Le Bon, président du musée national Picasso-Paris

« L’exposition Kandinsky qui s’est tenue en 1984 au Centre Georges Pompidou a été mon premier choc artistique. J’avais 15 ans. Petit à petit, l’art est devenu une passion envahissante. » Président du musée national Picasso-Paris depuis six ans, Laurent Le Bon n’est pas un conservateur du patrimoine comme les autres. Impressionnant, riche et atypique, son parcours professionnel animé en dit long sur son envie constante de casser les codes : « De nombreux collègues passent toute leur vie dans un bureau à faire des recherches sur une période donnée, un artiste ou un médium en particulier. Je leur voue une grande admiration. Pour ma part, je fais l’exact inverse. Je butine, je vais de fleur en fleur. J’aime gambader, aller sur les chemins de traverse. » Des chemins de traverse qui le conduisent aujourd’hui à croiser le tracé du nouveau métro.

Laurent Le Bon cultive cette volonté de s’éloigner « du mainstream et des grands courants » comme en atteste l’organisation de l’exposition « Chefs-d’œuvre ? » au Centre Pompidou-Metz (2010 – 2011), qui interrogeait la notion même de chef-d’œuvre , à l’instar de l’un de ses nombreux ouvrages, « Une autre histoire de l’art », sortie en 2013, co-écrit avec Jean de Loisy, directeur de l’École nationale supérieure des beaux-arts, et Yves Le Fur, directeur des collections du musée du Quai Branly – Jacques Chirac. Pas étonnant donc que ce parisien de 51 ans soit également à l’origine de l’exposition « Dada » (2005 – 2006, Centre Georges Pompidou), mouvement artistique du début du vingtième siècle caractérisé par une remise en cause des valeurs du monde de l’art.

La commande artistique, un complément d’âme pour le chantier

Résumer son parcours à sa fonction de conservateur au Centre Georges Pompidou et à sa position de directeur du Centre Pompidou-Metz puis du Musée Picasso reviendrait à réduire l’œuvre de Pablo Picasso au cubisme. Diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris, de l’École du Louvre et de l’Institut National du Patrimoine, Laurent Le Bon a d’abord exercé à la Délégation aux arts plastiques du ministère de la Culture : « J’étais inspecteur de la création, un titre étrange, qui faisait un peu peur ! Bien entendu, je ne mettais pas de note aux créations… J’étais chargé de conserver un patrimoine important dans le cadre de la relance de plusieurs commandes publiques. »

Une fonction qu’il revisite aujourd’hui avec son implication dans le projet artistique du Grand Paris Express : « Le basculement d’une œuvre dans l’espace public est toujours un moment fascinant. Elle devient accessible à tous. Mais ce qui compte, c’est l’inscription dans la durée. Ces commandes artistiques constituent un complément d’âme pour ce gigantesque chantier. Il faut donc être vigilant et penser à 10, 20 ou 30 ans pour ne pas décevoir les passants et autres passionnés qui, j’espère, viendront voir cet ensemble d’œuvres unique au monde. »

Une photo de la création contemporaine

Conscient qu’il participe à la création de l’identité du Grand Paris Express, Laurent Le Bon pose un regard anticipateur sur les œuvres qui orneront les gares du nouveau métro : « Il y en aura fatalement qui plairont moins que d’autres. Certaines vont susciter l’enthousiasme, les plus originales seront sûrement à l’origine de nombreux débats… Une chose est sûre : elles constitueront un archipel, une constellation. Elles seront une photo de la création contemporaine à un instant T. Tous les acteurs impliqués veillent fondamentalement à ce qu’il y ait du plaisir pour tous et qu’un équilibre général au niveau des tendances esthétiques soit respecté. » Un équilibre dont il se doit d’être garant de par son expertise. 

Laurent Le Bon, président du musée national Picasso-Paris

Et quand on lui demande justement en quoi consiste le métier de conservateur du patrimoine, Laurent Le Bon répond simplement : « Nous sommes des passeurs au service de l’art et des artistes, à l’écoute de ce monde qui nous fait rêver. C’est un métier passion, une sorte de trait d’union entre les artistes et le public. » En tant que commissaire associé à la direction artistique et culturelle du Grand Paris Express, assurée par José-Manuel Gonçalvès, il fait aussi office de relai entre les acteurs investis dans le projet : « Le suivi des tandems artistes – architectes est un accompagnement au long cours. Il faut imaginer un bateau et un équipage, composé des maîtres d’œuvre, des architectes, des ingénieurs, des artistes… Lors des réunions, la mission des commissaires est de mettre du liant, de faire en sorte que des univers différents se comprennent mieux. »

Instaurer une dynamique de projet

Un rôle finalement approprié à un homme habitué aux défis. En 2003, alors conservateur au Centre Pompidou à Paris, Laurent Le Bon se voit confier le projet du Centre Georges Pompidou-Metz. Une aventure qui va mobiliser dix ans de sa carrière : « J’ai été à la tête de l’association de préfiguration, puis de l’établissement public, j’ai vécu le moment festif de l’inauguration… Il y avait une réelle attente de la part des habitants de la région. Nous avons proposé un projet dynamique, avec un renouvellement fondé sur des expositions, mais aussi sur du spectacle vivant, des débats et des conférences. Nous ne voulions pas apparaître comme une  simple annexe de l’établissement parisien. Nous avions entre 300 000 et 350 000 visiteurs par an, un très bon résultat. »

Changement radical de décor en 2014 : Laurent Le Bon fait son retour dans la capitale pour diriger le Musée Picasso. Abrité dans les murs de l’hôtel Salé, il rouvre ses portes dans des conditions complexes, après de nombreux mois de travaux de rénovation et d’extension : « Il fallait aller de l’avant, instaurer une dynamique de projet, comme je l’avais fait à Metz. Le Musée Picasso est monographique, et donc au service d’un seul artiste, ce qui peut paraître négatif et réducteur. En réalité, il n’en est rien. Picasso avait conservé, et parfois racheté, les œuvres qu’il avait produites. Prendre les rênes de ce musée revenait donc à découvrir un trésor à mettre en valeur. Sa force, c’est la force de l’original, mais aussi de la pluridisciplinarité des champs offerte par Picasso, artiste aux multiples facettes. »

L’art de la métamorphose

Peintre, sculpteur, décorateur, écrivain… La liste des talents de Picasso est tellement longue qu’on estime sa production à 50 000 œuvres. Une diversité sur laquelle mise Laurent Le Bon, notamment pour emporter les jeunes générations et leur faire découvrir ce patrimoine artistique insoupçonné : « Nous avons récemment ouvert les expositions Picasso poète et Picasso et la bande dessinée. Peu de gens savent qu’il écrivait de la poésie, qu’il mêlait également l’image et le texte. Il s’est aussi illustré dans le théâtre, la tapisserie, la céramique et l’orfèvrerie. De son vivant, et même après son décès, il était lui-même un héros de BD, mis en scène par Hergé, Jacobs ou encore Gotlib. Picasso était en métamorphose perpétuelle. Ce qui est fascinant avec son univers, c’est qu’il est impossible de s’en lasser ! » 

Mort à 91 ans, l’artiste n’a jamais cessé de créer. Il avançait par le travail, par l’expérimentation, hors des sentiers battus. À l’image de Picasso, Laurent Le Bon est un touche-à-tout, qui mène souvent plusieurs projets en parallèle : « Je suis dans le rebond. Je ne m’ennuie pas en exerçant mon métier au quotidien, mais je ressens constamment le besoin de bouger un peu l’élite… » Direction artistique de l’édition 2012 de la Nuit Blanche à Paris, accompagnement artistique du passage à l’an 2 000, commissariat de l’exposition « Cabinets de Curiosité » (Landernau – 2019) : les activités annexes n’ont jamais manqué dans l’agenda de celui que le journal Le Monde  considère comme étant « l’une des personnalités les plus inventives du monde des musées français ». Preuve en est : les expositions  Jeff Koons dans les salons et jardins du Château de Versailles (2008) et « 2 000 nains à Bagatelle » (2 000) qui ont fait couler beaucoup d’encre, et parfois grincer des dents. 

Tandems et effet miroir

Aujourd’hui commissionné par la direction artistique et culturelle du Grand Paris Express, Laurent Le Bon revêt un costume d’expert plus traditionnel en accompagnant le travail de deux tandems artistes – architectes : « Je collabore avec l’architecte Marc Barani sur deux projets. Le principe était, avant toute chose, d’écouter et de comprendre ce qu’il voulait faire, puis de l’associer à deux artistes, en l’occurrence Tatiana Trouvé pour la gare Bagneux et Stéphane Thidet pour le Centre d’exploitation de Vitry. C’est très amusant, car ce sont deux œuvres complètement différentes. Celle de Bagneux se trouve à l’intérieur de la gare et est réalisée par une femme, la seconde est à l’extérieur du bâtiment, conçue par un homme. Cet effet miroir me plaît beaucoup. » 

Le Bout du bout, œuvre de Stéphane Thidet pour le centre d'exploitation de Vitry
Le Bout du bout, œuvre de Stéphane Thidet pour le centre d'exploitation de Vitry

Travail d’architecture troglodyte, l’œuvre de Tatiana Trouvé donnera l’impression de pénétrer dans une immense caverne où la lumière du jour disparaît au fur et à mesure que l’on pénètre dans la gare. « Jeu entre le rêve et la réalité, cette réalisation aura quelque chose de fantasmé, comme si un vent de folie avait traversé la gare. Plus simple, l’installation de Stéphane Thidet sera plus poétique, mais beaucoup plus imposante. Comme le site est inaccessible au public, elle donnera assurément une force extérieure au bâtiment. La nuit, ce filament, éclairé par l’énergie récupérée des trains à l’arrêt, se verra de loin et questionnera le paysage dans son ensemble. L’année à venir sera principalement consacrée à la réflexion sur la conservation des matériaux dans l’espace public. Ceux-ci seront importants dans la mesure où le paysage minéral de Tatiana Trouvé pourra être traversé, expérimenté. Cela me rappelle d’ailleurs l’œuvre de Marcel Duchamp, Prière de toucher ». Un chef-d’œuvre pour Laurent Le Bon.

Un comité pour une ambition artistique

Pour ouvrir la programmation à une pluralité de regards, des personnalités sont invitées par la Société du Grand Paris et la direction artistique du Grand Paris Express, assurée par José-Manuel Gonçalvès. Ces personnalités se voient confier la proposition et le suivi de certains tandems artistes – architectes : Alexia Fabre, conservatrice en chef du MAC VAL, Laurent Le Bon, président du Musée Picasso, Fabrice Bousteau, rédacteur en chef de Beaux Arts Magazine, Annabelle Ténèze, directrice des Abattoirs-FRAC Midi-Pyrénées, et Charlotte Laubard, directrice du Département des Arts Visuels de la HEAD, sont les personnalités issues du monde de l'art qui participent à cette action.

L’ensemble de ces personnalités expertes du monde de l’art et de la culture compose le Comité artistique placée auprès du directoire de la Société du Grand dont le but est de donner des avis, des recommandations et des suggestions sur les artistes sélectionnés et les œuvres d’art conçues pour les futures gares du Grand Paris Express. Le Comité artistique, en place depuis 2016, s’inscrit dans une dynamique collégiale engagée dès la définition de l’ambition culturelle de la Société du Grand Paris a ses débuts en 2013 avec le Comité d'experts, ayant abouti à la publication du Schéma directeur des actions culturelles.