Dans le cadre d’une commande photographique organisée en deux temps, Pierre-Olivier Deschamps immortalise les quartiers des futures gares du Grand Paris Express avant et après l’implantation des chantiers. Ce photographe de l’agence VU’ nous parle de ce travail de mémoire photographique au long cours sur lequel la Société du Grand Paris s’est appuyée pour adresser ses vœux.

Friche à Villiers-sur-Marne en 2012
Le quartier de la future gare Bry - Villiers - Champigny en 2012
Zone de travaux du Grand Paris Express à Villiers-sur-Marne
Le temps des travaux en 2020

Entre 2011 et 2013, vous avez réalisé près de 4 000 photos des sites où s’implanteront les futures gares du Grand Paris Express et de leurs quartiers environnants. Quels enseignements avez-vous tirés de cet état des lieux effectué avant le démarrage des travaux ?
J’ai surtout été frappé par la diversité des paysages urbains. Chaque territoire est unique de par son rapport à la nature, à l’histoire, ses constructions particulières comme les ponts, les arches… L’urbanisme, l’organisation et les couleurs diffèrent énormément selon les villes, ce qui offre une grande richesse visuelle. Il est impossible de confondre un site avec un autre. Mais, paradoxalement, j’ai rencontré une certaine difficulté liée à l’orientation. L’Île-de-France est un territoire plutôt plat, au bâti assez linéaire. Les points de référence pour se repérer sont assez rares, à part au Pont de Sèvres où l’Île Seguin et la Seine facilitent grandement le travail. Dans un tel contexte, l’orientation prend des airs de déambulation hasardeuse, voire labyrinthique. Elle s’appuie principalement sur les grands immeubles et les frontières qui peuvent exister avec les emprises SNCF ou les emprises de routes et d’autoroutes.

Cette campagne photographique d’envergure va se poursuivre en 2021. L’idée est de retourner  dans vingt de ces futurs quartiers de gare transformés, depuis, par l’implantation des chantiers du nouveau métro. Comment abordez-vous ce second volet inauguré  le mois dernier avec les sites des futures gares Pont de Sèvres, Bry – Villiers – Champigny et Clichy – Montfermeil ?
Les contraintes liées à cette nouvelle phase sont complètement différentes, même si rien n’a changé sur le plan technique. Comme avant, je consacre une demi-journée à la réalisation de « vues dirigées », qui se caractérisent par une approche documentaire purement descriptive, dite de « street view ». Ce travail géolocalisé consiste à prendre trois ou quatre clichés grand angle sur 360° à partir de l’emplacement exact des futures gares. Une journée entière est ensuite dédiée aux prises de vue plus artistiques. Elles nécessitent un autre type de matériel, à savoir une chambre photographique servant habituellement aux photographies d’architecture.

Mais en retournant sur ces trois premiers sites en décembre, je me suis vite aperçu que je n’allais pas avoir la même liberté de mouvements. Dans le premier geste, une fois passée l’étape des « vues dirigées », la journée de prise de vue artistique était très libre. Comme j’étais moins tenu d’un point de vue géographique, je me suis parfois éloigné de plusieurs centaines de mètres, voire de kilomètres, à partir du point de départ initial. J’étais davantage dans l’exploration et la déambulation. Cela m’a permis d’aller à la recherche et à la rencontre de ce qu’il y avait de plus spécifique dans chaque territoire.

Je pars également d’une situation figée il y a presque dix ans pour raconter maintenant le temps du chantier qui est en perpétuelle évolution. À l’époque, j’avais posé des points de référence sur bon nombre de photographies. Ces amers, ou repères remarquables, étaient représentés par des immeubles imposants, un pont, un croisement, un poteau… Ils ne sont plus forcément visibles à partir du même point de vue aujourd’hui.

À Clichy – Montfermeil par exemple, un endroit qui était pertinent lors de la première exploration a perdu tout son potentiel. De nouveaux bâtiments ont remplacé le tas de pierres qui apparaissait au premier plan des photos et ils cachent par conséquent les repères que j’avais choisis pour localiser l’image. À l’inverse, au Pont de Sèvres, j’ai pu utiliser une nouvelle passerelle qui n’existait pas en 2012. Elle m’a permis d’avoir un point de vue inédit et de le confronter à celui que j’avais il y huit ans. Avec les quatre immeubles au loin qui apparaissent aussi sur les anciennes images, on sait qu’on est toujours au même endroit. La principale difficulté est donc de continuer à s’imprégner de l’esprit d’un lieu qui a changé et de toujours apporter cette double vision, documentaire et artistique, sans forcément pouvoir utiliser les mêmes angles de prise de vue.
 

Le quartier Pont de Sèvres en 2012
Le quartier Pont de Sèvres en 2012
Quartier du Pont de Sèvres en 2020
Le temps des travaux en 2020

Saisit-on mieux les enjeux du projet quand on découvre, près de dix ans après, les mutations en cours dans ces territoires ?
L’impossibilité de faire un parfait copié-collé dans la plupart des endroits fait effectivement prendre conscience que le quotidien des riverains et, à plus grande échelle, des Franciliens change peu à peu. Dans tous ces lieux photographiés, on va assister à l’érection d’une gare, de nouveaux immeubles… Les habitudes de circulation vont changer, de nouvelles mobilités vont s’installer. Tout cela va donner lieu à une modification pérenne de ces quartiers de gare qu’il est justement pertinent de capturer avec tous ces clichés. Le tramway a par exemple fait son apparition à proximité de la future gare Clichy – Montfermeil, signe que ce territoire est en pleine réhabilitation.

Par le biais de ce nouvel exercice, je rattache des wagons à un projet qui est, cette fois-ci, complètement sorti de terre. Sans le vouloir, je fais de la médiation quand je suis sur place. Les passants m’interrogent, alors je sors ma tablette et leur montre comment c’était avant. Les changements sont tels que leur questionnement est légitime.

Revenons à la méthode de prise de vue. Peut-on assimiler les « vues dirigées », plus techniques, à des scènes de ville et les vues artistiques, plus humaines, à des scènes de vie ?
On peut effectivement faire ce parallèle, mais il n’est pas forcément systématique. Par l’exemple, il me vient à l’esprit une photo très minérale prise à Issy-les-Moulineaux en 2012. On peut y voir un poteau qui se mélange à la végétation. Les arches en arrière-plan la rendent très artistique bien qu’il n’y ait aucune présence humaine.

J’ai introduit ce rapport au personnage de manière naturelle dès 2012. Mon appareil photo est sur pied. Je le campe un peu comme une caméra. Au-delà du bâti ou du paysage tel qu’on le voit, il y a toujours ce que j’appelle des « accidents ». Ainsi, des piétons, des silhouettes, des cyclistes, des véhicules sont capturés par la même occasion. Cela donne à la fois un côté artistique et sociologique au reportage. Même si je fais en sorte que les passants ne soient pas reconnaissables, leur démarche, leur âge ou encore leurs vêtements nous indiquent quel type de population habite le quartier. Cette technique permet ici de développer une photographie réelle, de capter une rencontre, une lumière, une anecdote, malgré la contrainte de la géolocalisation.

Elle montre également que les territoires ne sont pas désincarnés.  Elle permet de faire d’un paysage urbain un paysage humain.

Dans mon travail, le geste artistique se décide aussi sur l’orientation verticale ou horizontale de l’image. L’utilisation de la vue horizontale paraît le plus évident pour le documentaire, comme pour le film. La fenêtre du paysage, du panorama, est une horizontalité. Le recours à la verticalité fait un vrai pas de côté par rapport au code de la représentation documentaire. Et c’est peut-être là que, par moments, je m’y retrouve le mieux. En plaçant le côté artistique dans une captation verticale, plus fragmentaire, j’oblige à fermer un œil et à ne regarder qu’une partie du réel.

Qu’en est-il du recours au noir et blanc ?
Je ne l’utilise pas pour donner un aperçu passéiste, mais plutôt pour que la couleur évite de distraire le regard. Le noir et blanc, que j’aime énormément travailler, met en exergue les lignes de force, les frontières, les barrières et les géométries, surtout quand les journées sont très solaires. Il permet une analyse et une compréhension plus fines de ce qui est en jeu sur la photo. Les clichés que j’ai réalisés il y a quelques semaines sur le site de Clichy – Montfermeil, sur lesquels les fils d’alimentation du tramway découpent nettement le ciel, sont un bon exemple. Quand on travaille en noir et blanc, suivre la courbe du soleil ajoute aussi une temporalité dans la temporalité. Les notions de contre-jour, de soleil latéral ou de soleil dans le dos prennent alors tout leur sens et mettent en valeur des endroits du territoire qui ne se remarquent pas forcément de premier abord.
 

Quartier de Clichy - Montfermeil en 2012
Le quartier de la future gare Clichy - Montfermeil en 2012
Zone de travaux du Grand Paris Express à Clichy - Montfermeil
Le temps des travaux en 2020

Trois diptyques ont été utilisés pour illustrer la carte de vœux 2021 de la Société du Grand Paris. Comment les trois premiers sites qui ont lancé, fin 2020, la seconde phase de cette campagne photographique ont-ils été choisis ?
Le but était de communiquer par le biais de trois cartes de vœux différentes et donc d’arpenter trois sites n’étant pas situés dans les mêmes départements. Intégrer celui du Pont de Sèvres dans la sélection était logique car c’est le seul site qui présente une géographie naturelle forte. De grands immeubles bien caractéristiques de l’endroit constituent des points de repère fiables.

Le cas du site Clichy – Montfermeil est totalement différent. En 2012, on sentait que le quartier était déjà en pleine mutation structurelle. Il était déjà question de démolir la tour Utrillo à la place de laquelle s’est justement greffé le chantier. Des trois, ce lieu est donc celui dans lequel j’ai eu le plus de mal à retrouver les repères utilisés lors de ma première visite. Seuls deux immeubles toujours en place m’ont permis d’accrocher les juxtapositions.

Mais l’emplacement de la future gare Bry – Villiers – Champigny est certainement celui qui a subi la transformation la plus spectaculaire. En 2012, le terrain était quasiment vierge. Il m’aurait fallu une machette d’explorateur si j’avais voulu me frayer un chemin à travers les ronces ! Aujourd’hui, le chantier a entièrement remplacé la friche, tant et si bien qu’il m’a été impossible de remettre les pieds à l’endroit même où j’avais réalisé les premières photos. Heureusement, une passerelle routière, déjà présente il y a huit ans, crée des points de vue plongeants sur cette nouvelle réalité.