Pour une commande photographique consacrée à l’aventure souterraine du Grand Paris Express, Sophie Brändström a passé quelques jours au fond du puits Robespierre à Bagneux. Cette photographe de l’agence Signatures nous parle de son immersion totale au cœur du tunnelier Ellen qui creuse actuellement les 3,9 km de tunnel pour rejoindre la gare Fort d’Issy – Vanves – Clamart.
 

"Pénétrer sur le chantier, où tout est grand, énorme, est très intimidant."
"L'environnement du tunnelier n’est pas immédiat, même si, paradoxalement, il est très visuel, graphique. Il y a plein de choses dans tous les sens, des fils, des câbles jetés à droite à gauche…"
"Ce cliché fait partie de ceux que je préfère. Ce mécanicien réparait plein de choses, ses gestes étaient incroyables. Passionné par son travail, il donnait l'impression d'avoir 5 ans et de manipuler ses jouets."
"Les compagnons se sont habitués à l’appareil photo au bout d’une journée. Tirer le portrait du pilote du tunnelier n'a pas été simple : il était rarement seul dans sa cabine."
"J'ai voulu montrer le travail humain sous terre, le fait d’être confiné à l’intérieur, les passages où il n'y pas beaucoup de place..."
"J’ai essayé de mettre en lumière les gestes des compagnons, qui sont très méticuleux, même lors de la pose des voussoirs."
"J'aime beaucoup cette photo. Ce compagnon tatoué qui pose à côté de la statue de la Saint-Barbe offre un joli contraste."
"Le tunnelier est éclairé aux néons. Cela donne une lumière très blanche, facile à travailler. Les retouches sont minimales."
"Les piles de voussoirs empilées sont imposantes, de même que la grue qui les déplace."
"A la tombée de la nuit, l'intensité de l'éclairage baisse, les spots sont orientés différemment. Le chantier est véritablement sublimé par les lumières artificielles."

Que saviez-vous du tunnelier avant d’effectuer ce reportage ?
Les seuls éléments que j’avais en tête avant de me renseigner sur cette machine étaient les photos en noir et blanc de la construction du métro parisien, donc autant dire que je ne savais rien ! Quand on m’a proposé ce travail, j’ai regardé les vidéos réalisées par la Société du Grand Paris. Je voulais voir à quoi ressemblait un tunnelier, comment c’était construit. Mais les images de ce train-usine tout propre venu d’Allemagne étaient très différentes de ce que j’ai finalement trouvé sous terre. Au moment des repérages, mon premier contact avec le tunnelier a été très humide ! Ce  jour-là, la partie qu’il était en train de creuser était très complexe sur le plan géologique. Il y avait beaucoup d’argile. La terre qui sortait était imprégnée d’eau, ce qui bloquait le mécanisme assez régulièrement. Les aléas font partie de la vie des travaux souterrains. Je n’ai donc pas commencé les photos tout de suite. Je suis revenue quelques jours plus tard, le temps que ça sèche un peu.

Par quoi avez-vous été le plus impressionnée ?
Pénétrer sur le chantier, où tout est grand, énorme, est très intimidant. Les piles de voussoirs entreposées sont imposantes, de même que la grue qui les déplace. On a toujours peur que cela nous tombe dessus ! L’ascenseur qui permet de descendre au fond du puits impressionne beaucoup également. La première fois que je l’ai pris seule, je ne savais pas sur quel bouton appuyer. J’avais peur de le bloquer !

Quelles difficultés majeures avez-vous rencontrées ?
Quand je suis arrivée à l’intérieur du tunnelier le premier jour de prise de vue, je me suis demandée ce que j’allais pouvoir faire. Graphiquement parlant, cet environnement n’est pas immédiat, même si, paradoxalement, il est très visuel. Il y a plein de choses dans tous les sens, des fils, des câbles jetés à droite à gauche… Le tunnelier en lui-même est une grosse machine, mais les couloirs sont étroits. Les passages sont difficiles, il y a des échelles partout. Au début, je me perdais un peu. Parfois, je voulais rejoindre des compagnons qui travaillaient sur une autre partie du tunnelier, mais je ne parvenais pas à m’orienter. J’escaladais une échelle, je passais une barrière, pour finalement me retrouver bloquée et devoir faire demi-tour. Et les bottes de chantier ne sont pas très confortables quand on n’est pas habitué ! Au début, je suis principalement restée dans la partie supérieure, puis j’ai progressivement élargi mon périmètre d’action. Mon badge me permettait d’aller où je voulais, ce qui est rare dans un tel environnement. Je pouvais accompagner les compagnons partout et m’approcher, tout en respectant bien entendu les consignes de sécurité.

Auto-portrait

Comment les compagnons ont-ils vécu votre présence ?
J’ai fait le choix de passer ces cinq jours avec la même équipe, en l’occurrence celle qui démarrait à 7 heures du matin. J’arrivais une ou deux heures après et je restais jusqu’à la fin du service, à 14 heures. Quand on s’habitue aux gens, on finit par anticiper leurs actions. On comprend comment les choses fonctionnent et les clichés n’en sont que plus réussis. Les sujets ont aussi besoin de se familiariser avec l’appareil photo, afin d’être complètement à l’aise devant l’objectif. Au bout d’une journée, les compagnons savaient qui j’étais, pourquoi j’étais là et comment je travaillais. Rester sur le même créneau horaire évitait ainsi de repasser par cette phase de présentation et d’apprivoisement de l’autre. Une relation de confiance s’est rapidement tissée entre nous. Comme le tunnelier est un environnement très bruyant, il était parfois difficile de se parler. Nous communiquions alors à l’aide de signes. Ils étaient très gentils, attentifs et une réelle complicité s’est installée. Il y avait également une belle connivence entre eux sur le chantier. A la fin de la semaine, j’étais vraiment triste de les quitter…

Qu’avez-vous voulu montrer en priorité à travers vos clichés ?
Le travail humain sous terre. Le fait d’être confiné à l’intérieur. Le gigantisme du tunnelier. J’ai également essayé de mettre en lumière les gestes des compagnons, qui sont très méticuleux, même lors de la pose des voussoirs. Quand on voit la taille des éléments, on ne s’imagine pas que les opérations peuvent être aussi minutieuses.

Qu’avez-vous le plus apprécié dans cette aventure ?
D’avoir carte blanche et de pouvoir travailler sur la durée. Avoir du temps, c’est précieux pour un photographe. Passer une heure à observer, attendre qu’il se passe quelque chose… On n’est pas dans cette urgence de faire à tout prix des images. La complexité géologique à laquelle les compagnons ont dû faire face à ce moment-là a contribué à rendre ce reportage plus captivant. Ils ont dû s’activer plus qu’à l’accoutumée à cause de l’eau qui s’infiltrait un peu partout. Il fallait la retirer avant de poser les voussoirs, dégager toute la boue qui était très lourde, utiliser des pompes, des pelles, passer le karcher… En temps normal, le travail n’est pas aussi contraignant et ces actions n’ont pas forcément lieu d’être. Ces instants étaient vraiment magiques ! Avoir pu participer à cette expérience est une chance et j'espère que ces images qui témoignent de la construction du tunnel, et donc du nouveau métro, resteront. Elles écrivent véritablement l'histoire du projet.

Les photos de Sophie Brändström sont exposées à la Fabrique du métro, à Saint-Ouen-sur-Seine.