Les premiers tests utilisateurs portant sur l’ergonomie des produits et des équipements des gares du Grand Paris Express ont récemment été conduits par la Société du Grand Paris. Aux commandes, Soizick Berthelot, ergonome, dont la démarche associe espaces innovants et design attrayant.

La Fabrique du métro, lieu d’expérimentation et d’échanges pour les besoins de conception des gares du Grand Paris Express, n’a jamais aussi bien porté son nom. Un agent d’exploitation, un utilisateur témoin, une maquette de guichet de vente à échelle 1 : le décor est planté. Comme au théâtre, les protagonistes enchaînent les scènes – achat de billet, recharge du pass Navigo – devant les yeux de Soizick Berthelot qui observe minutieusement tous leurs faits et gestes. L’ergonome est aujourd’hui chargée d’évaluer les prototypes des produits et équipements des gares du Grand Paris Express et de les améliorer en fonction des besoins des futurs usagers du nouveau métro.

Le rôle de l’ergonome

« Souvent, les entreprises font appel à un designer ou un architecte, puis elles ajoutent un ergonome dans la boucle quand c’est nécessaire. Elles font le mariage entre les deux dimensions » témoigne Soizick. « Tous les designers ne font pas toujours appel aux ergonomes, mais les entreprises prennent de plus en plus en compte l’expérience utilisateur, à cause des réseaux sociaux, où les usagers n’hésitent plus à exprimer leur avis. Le rôle de l’ergonome est alors de donner des recommandations aux designers au plus tôt dans le projet de conception du produit. »

Avec un diplôme en Ergonomie et Neurosciences du travail obtenu en 1992, Soizick Berthelot a vu l’évolution du métier. « Au début, l’ergonomie était très axée sur la santé et la sécurité au travail » déclare-t-elle. « On se focalisait notamment sur l’aménagement des postes de travail dans les usines, les abattoirs et même les hôpitaux, où les infirmières sont souvent amenées à porter les patients. »

L'ergonomie de produit

Soizick, quant à elle, a préféré suivre la voie de l’ergonomie de produit. Elle a d’abord travaillé pendant deux ans à Lyon, dans le laboratoire de recherche de l’INRETS (Institut National de Recherche sur les Transports et leur Sécurité), où elle a mené des tests utilisateurs sur les premiers GPS installés dans les automobiles. « Il fallait déterminer si ces nouveaux produits étaient accidentogènes » précise-t-elle. « A l’époque, on n’avait pas de téléphone mobile. Les voitures étaient seulement équipées d'une radio et la mise en place d'un GPS, susceptible de détourner l’attention du conducteur, était un sujet sensible. »

Après quelques années à la Direction Ingénierie Véhicule du groupe Renault, au service de stratégie industrielle qui développait les usines du futur – et notamment celle qui fabrique la Dacia Logan aujourd’hui – Soizick Berthelot a animé le laboratoire d’ergonomie du Centre Technique du Bois et de l’Ameublement qui concevait différents produits du quotidien, tels que des canapés, des lits et des fauteuils. « Cette expérience m’a permis de me familiariser avec l’univers du VIA (Valorisation de l’Innovation dans l’Ameublement), la référence française en matière de design contemporain. C’est à partir de ce moment-là que j’ai commencé à m’intéresser fortement à cette notion. »

Design et diversité

En 2006, Soizick crée sa propre société, Le Studio d’Ergonomie. Son but : associer design et fonctionnalité afin de remettre l’utilisateur au cœur des préoccupations des concepteurs de produits. Pour ce faire, elle s’entoure de créatifs spécialisés : architecte d’intérieur, designer, infographiste 3D, facilitateur graphique, design thinker…

Pour des projets très pointus, des dessinateurs, des acousticiens et même des éclairagistes peuvent aussi être mis à contribution. « Le studio, c’est vraiment moi », affirme Soizick, avant d’ajouter : « Et autour de moi, il y a une équipe de professionnels indépendants. Je collabore avec les uns et les autres en fonction du projet. »

Le Studio d’Ergonomie gère aussi bien la conception de produits, que la conception d’espaces, et ce quel que soit le secteur d’activité : « Passer d’un sujet à l’autre et découvrir de nouveaux univers est ce qui me plaît dans ce métier. Comme je dis souvent à mes étudiants, j’ai un peu tout fait sauf des bateaux ! J’ai conçu des produits d’électroménagers, des voitures, des aménagements de bureaux, des téléphones… » confie celle qui enseigne notamment le « confort d’usage » à l’Université Paris-Descartes. « Cette diversité permet d’élargir son champ de connaissances et d’entendre des histoires fascinantes. »

L’ergonomie dans les transports

De nombreuses entreprises spécialisées dans les transports, et notamment l’aéronautique, font appel aux compétences du Studio d’Ergonomie. « Je travaille depuis 20 ans avec Air France, qui a rapidement souhaité donner le niveau de confort des fauteuils domestiques aux sièges d’avion. J’ai aussi collaboré avec Emirates et Cathay Pacifique. » L’ergonome a également contribué à la conception d’un dépose-bagages automatique pour Aéroport de Paris et de bornes en libre-service déployées à la gare Montparnasse par la SNCF.

Le Studio d’Ergonomie a été embarqué à bord du Grand Paris Express suite à un appel d’offres lancé par la Direction des Gares et de la Ville. En amont des tests utilisateurs réalisés à la Fabrique du métro, l’ergonome et son équipe ont d’abord effectué des observations terrain dans des stations RATP et gares SNCF afin de s’acculturer sur le sujet et comprendre les besoins. Une analyse numérique du futur guichet d’accueil a ensuite été menée : « Grâce à KEMI© (Kinetic Ergonomics Model Innovation), une application que nous avons mise au point, nous avons ensuite mis en scène des mannequins 3D dans des fichiers numériques animés. Cela nous a aidés à anticiper les probables postures et gestes des utilisateurs témoins pour mieux les analyser pendant les phases de tests réalisés avec les prototypes des futurs équipements du nouveau métro. »

Empathie, observation et esprit de synthèse sont les qualités principales de l’ergonome selon Soizick, qui évoque l’avenir avec les yeux qui brillent : « L’ergonomie digitale et cognitive se développe à vitesse grand V, mais l’ergonomie de produit a de beaux jours devant elle. Quand on sait que 80% des objets qui seront utilisés dans les trente prochaines années n’existent pas, le champ des possibles est encore très vaste ! »