La tradition d’emporter une figure féminine protectrice dans les souterrains est un héritage des mineurs. Aujourd’hui, ces marraines sont aussi des ambassadrices qui associent les chantiers aux territoires traversés.

Inès Seddiki entourée des élèves du Collège international de Noisy-Le-Grand qui l'ont désignée marraine.

Un jour, Inès Seddiki reçoit un mail pour le moins inattendu : la Société du Grand Paris lui propose de devenir marraine. Marraine d’un tunnelier de la ligne 16, qui commencera à creuser en mai prochain en direction du Blanc-Mesnil. « J’avoue que je ne connaissais pas du tout cette tradition, j’ai été très touchée par la signification de cette figure féminine qui me rappelait un peu Marianne. » Parmi plusieurs femmes identifiées, c’est Inès Seddiki qui a été choisie par des collégiens du territoire. Elle les a rencontrés lors du baptême de « son » tunnelier, intervenu le 5 février dernier, sur l’ouvrage Verdun, près de la future gare Le Bourget RER, et est même restée en contact avec plusieurs d’entre eux via Instagram. Le message qui a touché les collégiens qui l’ont désignée, Inès le résume ainsi : « La jeunesse des quartiers est un vrai facteur de changement, ce ne sont pas juste des gens qui ont besoin d’aide. »

Ambassadrice d’un territoire

Inès Seddiki est une femme engagée. Elle a fondé Ghett’up, une association qui vise à revaloriser la jeunesse des quartiers populaires, à créer des passerelles avec Paris et le reste du monde. La jeune femme s’est sentie d’autant plus concernée par le Grand Paris Express que, habitante de Stains, elle connaît bien la problématique de la mobilité et les besoins de transports en Seine-Saint-Denis. « Aujourd’hui, la gare n’est pas desservie par le RER certains weekends, et le soir, ça s’arrête tôt, rappelle-t-elle. Si on n’a pas les moyens de prendre un Uber ou si on n’est pas véhiculé, il faut parfois renoncer à se rendre sur Paris. » Ça fonctionne d’ailleurs dans les deux sens car les Parisiens auraient, eux aussi, de bonnes raisons à franchir le périph’. « On a beaucoup de choses à leur offrir dans le 93 », s’enthousiasme Inès, véritable ambassadrice de son territoire. Et surtout, la force du Grand Paris Express, c’est qu’il va relier les territoires en Seine-Saint-Denis entre eux.

Une tradition vivace... mais pas figée

À l’instar d’Inès, les marraines de tunnelier du Grand Paris Express s’inscrivent dans une tradition ancestrale, héritée des mineurs. Ces travailleurs, plongés dans les entrailles de la terre pour récolter des pierres, du fer ou du charbon, exerçaient des tâches dangereuses dans un environnement angoissant. Pour se protéger, ces hommes ressentaient le besoin d’introduire une figure féminine, ne serait-ce que symboliquement. Ils se sont placés sous l’égide de Sainte Barbe, la patronne des métiers qui manipulent l’éclair et le feu : les artificiers, les pompiers, les mineurs, etc. En souvenir de l’éclair venu du ciel qui a, selon la tradition, foudroyé le père de la jeune fille. De ce récit, les compagnons travaillant en souterrain en ont tiré le marrainage. En 1973, les travaux du barrage de Grand'Maison ont vu l’arrivée du premier tunnelier moderne en France. À une époque où beaucoup de mines fermaient, les entreprises travaillant sur cet aménagement hydroélectrique ont récupéré des mineurs en quête de reconversion. Ceux-ci ont changé de métier : poseurs de voies, pilotes de tunnelier... Alain Guillaume, ancien ingénieur en sécurité, qui a assisté à l’émergence des marraines, entretient cette mémoire : « Soucieux de ne pas abandonner pour autant leur tradition de célébration de la Sainte-Barbe, les mineurs ont eu l’idée de désigner une marraine de tunnelier ».  

Jamais sans marraine

Il est fort à parier que les compagnons, hommes ou femmes, ne s’aventureraient pas dans un tunnelier sans marraine. La tradition demeure donc vivace. Mais pas pour autant figée. La Société du Grand Paris a en effet voulu la faire entrer dans le XXIème siècle, en associant la jeune génération au choix des noms. Et si chaque tunnelier du Grand Paris Express a bien sa marraine, tous les noms ont été attribués à l’issue de votes citoyens menés dans des écoles, des collèges, voire dans des conseils municipaux de jeunes. Un choix qui affirme également le lien étroit avec les territoires traversés demain par le nouveau métro. Valérie Fratellini, célèbre figure du monde circassien, a donné son prénom à une machine prête à entrer en action à quelques encablures de son chapiteau qui se dresse à Saint-Denis. Et la basketteuse Aby Gaye est devenue marraine d’un tunnelier entré en action à Vitry-sur-Seine, sa ville d’origine.

De plus en plus nombreuses

N’allez pas penser que la présence féminine se limite à un marrainage dans l’aventure du nouveau métro ! Certes, les métiers des travaux publics en général, et des travaux souterrains en particulier, restent très masculins. Mais les femmes sont de plus en plus nombreuses, notamment au sein de la maîtrise d’ouvrage, où elles représentent plus de 51% des 234 nouveaux collaborateurs arrivés en 2019 à la Société du Grand Paris. C’est aussi vrai sur les chantiers des lignes 15 Sud et 16, où, par exemple, les dispositions créées en faveur de l’insertion ont déjà permis à 190 femmes de trouver un emploi. Cet élan est appelé à s’amplifier, avec le démarrage du génie civil sur les lignes 17 et 18, mais aussi grâce aux efforts déployés pour faire reculer les clichés souvent associés aux métiers de la construction. Et pour mener ce combat-là, qui doit être engagé dès l’orientation scolaire et durant toute une vie professionnelle, les marraines du Grand Paris Express ne seront pas de trop.

Valérie Frattelini lors de KM7