La Cité de l’Architecture expose de fabuleuses images du Paris de 1910 à 1937, issues des collections Albert Kahn. Une plongée aussi émouvante que stimulante dans une ville surannée.

Paris 9e , l’Opéra Garnier, 24 mai 1920, autochrome 9x12 cm

« Pour la Société du Grand Paris, être partenaire de cette exposition s’est imposé comme une évidence ». Avec ces mots, Thierry Dallard, son président, révélait les ponts existants entre l’exposition « Paris 1910-1937 – promenades dans les collections Albert-Kahn » et l’aventure du Grand Paris Express. Un siècle sépare les transformations urbaines auxquelles le banquier humaniste a assisté à Paris et le creusement de 200 kilomètres de lignes dans les sous-sols du Grand Paris. Qu’il y a-t-il en commun entre ces deux histoires hors normes ?

Un Paris disparu qui ressurgit

Parions que bien des visiteurs sortiront émus de cette exposition. Celle-ci rassemble un trésor d’images, dans une ville qui glisse d’une époque à une autre, sous les yeux de la figure tutélaire d’Albert Kahn. En investissant dans les mines d’Afrique du Sud, ce philanthrope a accumulé une fortune qu’il s’est évertué à dépenser dans un ambitieux projet : les Archives de la planète. Des opérateurs furent expédiés sur tous les continents habités pour « enregistrer » des scènes du monde et alimenter une œuvre documentaire universelle. Ces photographes en revinrent avec une centaine d’heures de films et 72 000 autochromes, des images couleurs, un procédé révolutionnaire pour l’époque que l’on doit aux frères Lumière.

C’est dans ce contexte que quatre opérateurs immortalisèrent le Paris du premier tiers du XXème siècle. L’exposition qui se tient à la Cité de l’architecture en restitue la poésie mais aussi le chamboulement. Les images défilent et le visiteur découvre le visage de Paris, encore actuel ou effacé. Les imposants monuments et les larges avenues haussmanniennes restent familiers aux Parisiens de 2020. D’autant que ces artères, complètement vides, nous parlent étrangement depuis le confinement. Jamais les opérateurs qui capturaient la ville aux aurores n’auraient imaginé que ces images seraient si contemporaines un siècle plus tard…

Rassemblements carnavalesques

Ces films et autochromes font aussi ressurgir un Paris englouti. Ici, des baigneurs batifolent dans une piscine flottante sur la Seine. Un fleuve alors fréquenté par un trafic soutenu de bateaux, animant ses rives d’une intense activité économique. Mais tout s’interrompt quand la Seine gèle et fige une péniche dans de furieuses glaces.

Paris 1er, la crue de la Seine à la pointe de l’île de la Cité, square du Vert-Galant, 4 janvier 1924, autochrome 9x12 cm

Et là, ce fleuve, décidemment tourmenté, engloutit dans sa crue le square du Vert Galant, dont seul le sommet des réverbères dépasse de l’eau. Un peu plus loin, des rassemblements carnavalesques attirent des foules joyeuses et bigarrées pour célébrer la mi-Carême. À côté, on devine des maisons closes grâce à la présence de faïence sur leur façade.

Et sur l’avenue Haussmann, les travaux s’achèvent, refermant la longue parenthèse du chantier qui a refaçonné la capitale. Ces boulevards haussmanniens se remplissent d’une foule d’automobiles à moteur, ravalant les véhicules hippomobiles au rang d’antiquités. Dans des quartiers populaires, des îlots insalubres où prospère la tuberculose sont voués à être rasés.

Paris 6e , la cour du Dragon, juillet 1914, autochrome 12x9 cm
Dans le vieux Paris, fruiteries, triperies et ébénisteries attendent le client. Un bouquet de roses à la main, une marchande pose près de sa charrette achalandée en fleurs. Systématiquement, enfants et badauds fixent l’objectif : l’opérateur, avec son matériel et sa manivelle à tourner, ne devait pas être très discret…

Paris 6e , rue Notre-Dame des Champs, 23 juillet 1914, autochrome 9x12 cm

Le Grand Paris esquissé

Ces images, baignées de poésie, peuvent susciter une forme de nostalgie. Mais elles aident aussi à se projeter. Car ces autochromes rappellent aussi que les fortifications Thiers enserraient Paris. Parler de « Paris intramuros » n’était alors pas un abus de langage... Militairement obsolètes, ces « fortifs » étaient reconverties en jardins ouvriers. Elles furent finalement rasées et, dès cette époque, se posa la question du Grand Paris. En 1919, un concours porta sur les moyens de désenclaver Paris et de relier la ville à sa banlieue. On imaginait alors des autoroutes...

Jardins ouvriers au pied des fortifications, porte de Clichy , 25 septembre 1929, autochrome 9x12 cm

100 ans plus tard, on a finalement opté pour un nouveau métro. En ce moment, près de 120 chantiers et une vingtaine de tunneliers sont à l’œuvre pour répondre à l’ambition posée à l’époque. Paris et tout son écosystème sont entrés dans un nouveau cycle de transformations. « Une ville ne peut être figée à jamais dans le formol », souligne Georges Siffredi, président du Conseil départemental des Hauts-de-Seine. Il succède à Patrick Devedjian, mort brutalement, à qui l’exposition est dédiée.

Marchant dans les pas d’Albert Kahn, la Société du Grand Paris capture à son tour le souvenir de ce Grand Paris en bouleversement. Ses vidéos disponibles sur sa chaîne YouTube et ses photos consultables sur sa médiathèque relatent la transformation en cours. Autant d’images historiques qui constitueront, c’est certain, un trésor pour les générations futures.

 

Paris 1910-1937. Promenades dans les collections Albert-Kahn
Du 16 septembre 2020 au 11 janvier 2021
Cité de l'architecture & du patrimoine
Co-production avec le Musée départemental Albert-Kahn - Département des Hauts-de-Seine, Boulogne-Billancourt
En partenariat avec la Société du Grand Paris.